►Deux vrais Amis vivaient au Monomatapa : L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre. Les amis de ce pays-là valent bien, dit-on ceux du nôtre. Une nuit que chacun s'occupait au sommeil, et mettait à profit l'absence du soleil, un de nos deux Amis sort du lit en alarme. Il court chez son intime, éveille les valets : Morphée avait touché le seuil de ce palais. L'Ami couché s'étonne, il prend se bourse, il s'arme, vient trouver l'autre, et dit : « Il vous peu de courir quand on dort ; vous me paraissiez homme à mieux user du temps destiné pour le somme : N'auriez vous point perdu tout votre argent au jeu ? En voici. S'il vous est venu quelque querelle, j'ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point de coucher toujours seul ? Une esclave assez belle était à mes côtés : voulez-vous qu'on l'apelle ? _ Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point ; J'ai craint qu'il ne fût vrai, j'ai vite accouru. Ce maudit songe en est la cause.» Qui d'eux aimait le mieux ? que t'en semble, lecteur ? Cette difficulté vaut bien qu'on la propose. Q'un ami véritable est une douce chose. Il cherche vos besoins au fond de votre coeur ; il vous éparge la pudeur de les découvrir vous-même. Un songe, un rien, tout lui fait peur quand il s'agit de ce qu'il aime.◄
► Les deux Amis , LA FONTAINE ; XI livre huitième ◄